Conte allemand – Le maître-voleur

Pour bien débuter ce mois de mars, je vous propose aujourd’hui un nouveau conte allemand, des frères Grimm bien entendu : Le maître-voleur (Der Meisterdieb). Bonne lecture!

Il était une fois un vieil homme et sa femme, assis devant leur pauvre maison. Après le travail, ils prenaient quelque repos. Tout à coup arriva une magnifique voiture, tirée par quatre chevaux noirs, dont descendit un homme richement vêtu. Le paysan se leva, s’approcha du seigneur, lui demanda ce qu’il désirait et en quoi il pourrait lui être utile. L’étranger lui tendit la main et dit :
– Je n’ai qu’un désir : déguster pour une fois un repas campagnard. Préparez des pommes de terre comme vous le faites pour vous ; je prendrai place à votre table et leur ferai honneur avec joie.
Le paysan sourit et dit :
– Vous êtes comte, prince ou même duc. Des gens très bien ont parfois de telles envies. Que la vôtre soit satisfaite !
Sa femme alla à la cuisine et commença à laver et à éplucher les pommes de terre dont elle voulait faire des boulettes à la mode paysanne. Pendant qu’elle travaillait, le vieux dit à l’étranger :
– En attendant, venez au jardin. J’ai encore quelque chose à y faire.
Il avait creusé des trous et voulait y planter des arbres.
– N’avez-vous pas d’enfants, lui demanda l’étranger, qui pourraient vous aider dans votre travail ?
– Non, répondit le paysan. J’ai bien eu un garçon, ajouta-t-il, mais il est parti de par le monde, voici bien longtemps. C’était un jeune dépravé, malin et astucieux, mais qui ne voulait rien apprendre et ne cessait de jouer de mauvais tours. À la fin, il est parti et je n’en ai plus jamais entendu parler.
Le vieil homme prit un arbuste, le plaça dans un trou et lui adjoignit un tuteur. Et quand il eut rassemblé la terre et qu’il l’eut bien tassée, il lia l’arbre au tuteur avec des brins de paille, en haut, au milieu et en bas.
– Mais dites-moi, dit le seigneur, pourquoi n’attachez-vous pas de même à un tuteur cet arbre rabougri, là dans le coin, qui traîne presque par terre tant il est tordu, de façon qu’il pousse droit ?
Le vieux eut un sourire et dit :
– Vous parlez, Monsieur, comme vous l’entendez. On voit bien que vous ne vous êtes jamais occupé de culture. Cet arbre là est vieux et rabougri. Personne ne pourra plus jamais le redresser. C’est quand ils sont jeunes que l’on peut faire pousser les arbres droit.
– C’est comme pour votre fils, dit l’étranger. Si vous l’aviez dressé pendant qu’il était encore jeune, il ne serait pas parti. Lui aussi a dû devenir dur et rabougri.
– Certainement, rétorqua le vieux, voilà déjà bien longtemps qu’il est parti , il a dû changer.
– Le reconnaîtriez-vous s’il se présentait devant vous ?
– Je reconnaîtrais très difficilement ses traits, répondit le paysan. Mais il est possède un signe particulier, une envie sur l’épaule, qui ressemble à un haricot.
À ces mots, l’étranger retira sa veste, dénuda son épaule et montra l’envie au paysan.
– Seigneur Dieu ! s’écria celui-ci, tu es vraiment mon fils.
Et l’amour qu’il avait pour son enfant gonfla son cœur.
– Mais, ajouta-t-il, comment peux-tu être mon fils ? Tu es devenu un grand seigneur qui vit dans la richesse et le superflu. Comment en es-tu arrivé là ?
– Ah ! père, répondit le seigneur, le jeune arbre était attaché à un tuteur trop faible et il a poussé tordu. Maintenant, il est trop vieux et ne se redressera plus. Comment j’en suis arrivé là ? Je suis devenu voleur. Mais ne vous effrayez pas ; je suis un maître voleur. Pour moi n’existent ni serrures ni verrous. Tout ce qui me plaît m’appartient. Ne croyez pas que je vole comme un quelconque voleur. Non. je ne prends que le superflu des riches. Les pauvres peuvent être tranquilles ; je leur donnerais plutôt que de leur prendre.
– Ah ! mon fils, dit le vieux, tout cela ne me plaît pas pour autant. Un voleur est un voleur. Je te le dis : cela finira mal.
Il le conduisit auprès de sa mère et lorsqu’elle apprit qu’il était son fils, elle en pleura de joie. Mais quand il lui dit qu’il était devenu maître voleur, son visage se couvrit de larmes de tristesse. Finalement, elle dit :
– Même s’il est voleur, il est mon fils et je suis heureuse de le revoir.
Ils prirent tous place à table et le voleur mangea de nouveau avec ses parents la mauvaise nourriture qu’il avait connue si longtemps. Puis le père dit :
– Si notre seigneur, le comte, là-bas dans son château, apprend qui tu es et ce que tu fais, il ne te prendra pas dans ses bras et ne te bercera pas comme il l’a fait le jour de ton baptême ; il t’enverra balancer au bout d’une corde.
– Soyez sans inquiétude, mon père, dit le fils. Il ne me fera rien : je connais mon métier. Aujourd’hui même, j’irai chez lui.
Quand vint le soir, le maître voleur prit place dans sa voiture et se rendit au château. Le comte le reçut avec déférence, le prenant pour un personnage respectable. Lorsque l’étranger lui eut dit qui il était, il pâlit et resta quelque temps silencieux. Puis il dit :
– Tu es mon filleul. Mon pardon tiendra lieu de justice et j’agirai imprudemment à ton égard. Puisque tu te vantes d’être un maître voleur, je vais soumettre ton art à l’épreuve. Si tu échoues, la corde sera ton épouse et le croassement des corbeaux te servira de marche nuptiale.
– Monseigneur, répondit le voleur, choisissez trois épreuves aussi difficiles que vous le voudrez ; si je ne réussis pas à réaliser ce que vous demanderez, vous ferez de moi selon votre bon plaisir.
Le comte réfléchit un instant, puis il dit :
– Eh bien ! pour commencer, il faudra que tu me voles un cheval à l’écurie ; en deuxième lieu, il te faudra retirer les draps de notre lit pendant que nous y serons couchés, ma femme et moi, sans que nous nous en apercevions. En même temps, tu retireras, de son doigt, l’alliance de mon épouse. En troisième et dernier lieu, je veux que tu procèdes à l’enlèvement du curé et du bedeau en pleine église. Prends bien note de tout cela, car il en va de ta vie !
Le maître voleur se rendit à la ville la plus proche. Il acheta de vieux habits à une paysanne et s’en revêtit. Il se farda le visage avec de la couleur brune, y dessinant même des rides. Il remplit un petit tonneau de vin de Hongrie auquel il mélangea un puissant soporifique. Il plaça le tonneau sur un support fixé à son dos et, d’une démarche vacillante, il se rendit à pas lents au château du comte.
Lorsqu’il y parvint, il faisait déjà nuit. Il s’assit sur une pierre dans la cour, se mit à tousser comme une vieille poitrinaire et se frotta les mains comme s’il mourait de froid. Devant la porte des écuries, des soldats étaient allongés autour d’un feu. L’un d’eux remarqua la femme et lui cria :
– Viens par ici, petite mère, viens te réchauffer près de nous. Puisque tu n’as pas de toit, prends l’hôtel qui se trouve sur ton chemin.
La vieille s’approcha d’eux en boitillant, leur demanda de la débarrasser du support et du tonneau et s’assit auprès d’eux.
– Qu’as-tu donc dans ton tonneau, la vieille ? demanda l’un des soldats.
Un bon coup de vin, répondit-elle. Je vis de ce commerce. Pour de l’argent et quelques bonnes paroles, je vous en donnerai volontiers un verre.
– Apporte voir ! dit le soldat.
Elle le servit et les autres suivirent l’exemple de leur camarade.
– Holà ! les amis, cria l’un d’eux à ceux qui se tenaient dans l’écurie, il y a ici une petite mère qui a du vin aussi vieux qu’elle. Buvez-en un coup ; ça vous réchauffera l’estomac mieux que notre feu.
La vieille porta son tonneau dans l’écurie. Un des soldats était assis sur le cheval tout sellé du comte ; un autre tenait la bride, un troisième s’occupait de natter la queue. La vieille versa à boire tant qu’on voulut, jusqu’à épuisement de la source. Bientôt, la bride tomba de la main de celui qui la tenait et lui-même s’en alla ronfler par terre ; l’autre abandonna la queue, s’allongea et ronfla plus fort encore ; celui qui était en selle y resta, mais sa tête s’inclina presque jusque sur le cou du cheval , il s’endormit à son tour et se mit à émettre des bruits de soufflet de forge. Les soldats qui étaient dehors dormaient depuis longtemps. Ils ne bougeaient pas plus que s’ils eussent été de pierre. Quand le maître voleur vit que tout avait bien marché, il plaça dans la main de l’un une corde à la place de la bride, à l’autre un balai de paille en remplacement de la queue. Mais qu’allait-il faire du troisième, celui qui était sur le cheval ? Il ne voulait pas le faire tomber : il se serait réveillé et aurait pu crier. Le voleur trouva le bon moyen : il défit les courroies de la selle, accrocha celle-ci à des cordes qui pendaient au mur dans des anneaux et hissa le cavalier au plafond. Puis il attacha solidement la corde à un poteau. Il eut tôt fait de libérer le cheval de sa chaîne. Mais on risquait d’entendre le bruit que feraient ses sabots sur les pavés de pierre de la cour. Il les enveloppa de vieux chiffons, fit sortir le cheval avec précaution de l’écurie et de la cour, lui sauta dessus et partit au galop.
Quand le jour fut levé, le maître voleur se précipita au château avec le cheval. Le comte venait de se réveiller et il regardait par la fenêtre.
– Bonjour, Monseigneur ! lui cria le voleur. Voici le cheval que j’ai réussi à sortir de l’écurie. Regardez comme vos soldats dorment bien ! Et si vous allez à l’écurie, vous verrez comme vos gardes s’y sont mis à l’aise.
Le comte ne put s’empêcher de rire. Puis il dit :
– Tu as réussi une fois. Il n’en ira pas de même la prochaine. Et je te préviens ; puisque tu t’es présenté comme voleur, agis en voleur.
Le soir, quand la comtesse s’en fut se coucher, elle serra bien fort les doigts de la main qui portait l’alliance et le comte lui dit :
– Toutes les portes sont fermées et verrouillées ; je vais rester éveillé et j’attendrai le voleur. S’il entre par la fenêtre, je l’abats.
Le maître voleur, lui, se rendit dans l’obscurité au gibet, en décrocha un pauvre pécheur qui pendait là et, sur son dos, il le porta au château. Il appuya une échelle sous la fenêtre de la chambre à coucher du comte et commença à grimper. Quand il fut arrivé assez haut pour que la tête du mort apparaisse à la fenêtre, le comte, qui guettait depuis son lit, tira un coup de pistolet. Aussitôt, le voleur laissa dégringoler le pendu, sauta lui-même au bas de l’échelle et se cacha dans un coin. La lune était si brillante qu’il vit nettement le comte descendre par l’échelle, et porter le cadavre dans le jardin. Il commença à y creuser un trou pour l’enterrer. « Voilà le bon moment », se dit le voleur. Il se faufila hors de son coin et monta par l’échelle, dans la chambre de la comtesse.
– Ma chère épouse, dit-il en contrefaisant la voix du comte, le voleur est mort. Mais comme il était mon filleul et qu’il fut plus coquin que méchant, je ne veux pas qu’il soit exposé à la honte publique. J’ai également pitié de ses pauvres parents. Avant que le jour se lève, je vais l’ensevelir moi-même dans le jardin pour que l’affaire ne s’ébruite pas. Donne-moi les draps pour que j’y enveloppe le corps.
La comtesse lui donna les draps.
– Et puis, sais-tu, j’ai envie d’être généreux. Donne-moi donc ta bague. Le malheureux a risqué sa vie pour elle ; qu’il l’emporte dans la tombe.
La comtesse ne voulait pas aller contre la volonté de son mari et, quoiqu’il lui en coûtât, elle retira l’alliance de son doigt et la lui tendit. Le voleur partit avec son butin et arriva sans encombre à la maison, avant même que le comte eût achevé son travail de fossoyeur.
Il en faisait une figure, le comte, le lendemain matin, quand le voleur lui rapporta les draps et l’anneau !
– Serais-tu sorcier ? lui demanda-t-il. Qui t’a sorti de la tombe dans laquelle je t’ai moi-même enfoui ? Qui t’a rendu la vie ?
– Ce n’est pas moi que vous avez enterrée dit le voleur, mais un pauvre pécheur enlevé au gibet.
Et il lui raconta en détail comment il avait fait. Le comte dut convenir qu’il était vraiment un voleur plein de ruse.
– Mais tu n’en as pas fini ! lui dit-il. Il te reste une dernière tâche à accomplir et si tu n’y réussis pas, tout ce que tu as déjà fait ne te servira de rien.
Le voleur sourit et ne répondit pas.
Lorsque la nuit fut venue, il se rendit à l’église du village avec un grand sac sur le dos, un paquet sous le bras et une lanterne à la main. Dans le sac, il y avait des crabes et dans le paquet des petites bougies. Le voleur s’installa dans le cimetière, sortit un crabe du sac, et lui colla une bougie sur le dos. Il l’alluma, posa l’animal sur le sol et le laissa marcher. Il en prit un deuxième, procéda à la même opération et continua ainsi jusqu’à ce qu’il eût retiré tous les crabes du sac. Il s’affubla alors d’une longue houppelande noire qui ressemblait à une robe de moine et fixa à son menton une longue barbe grise. Rendu méconnaissable, il pénétra dans l’église et monta en chaire. L’horloge du clocher sonnait précisément minuit. Quand le dernier coup eut tinté, il cria très fort, d’une voix perçante :
– Oyez, pauvres pécheurs ! La fin du monde est arrivée ! Le jour du jugement dernier n’est plus éloigné ! Écoutez ! Écoutez ! Que celui qui veut aller au ciel entre dans mon sac. Je suis saint Pierre, celui qui ouvre ou ferme la porte du Paradis. Regardez, dehors, dans le cimetière, les morts sortent de leurs tombes et rassemblent leurs ossements. Venez, venez, entrez dans le sac, c’est la fin du monde !
Sa voix retentit dans tout le village. Le curé et le bedeau, qui habitaient tout près de l’église, l’avaient entendue les premiers. Lorsqu’ils virent les lumières se promenant dans le cimetière, ils comprirent que quelque chose d’inhabituel se passait et se rendirent à l’église. Ils écoutèrent le prêche du voleur pendant quelque temps. Puis le bedeau toucha le curé du coude et dit :
– Après tout, il ne serait pas mauvais de profiter de l’occasion et d’aller ensemble, sans plus de difficulté, au Paradis, avant le jugement dernier.
– Bien sûr, répondit le prêtre. C’est ce que je me disais. Si vous êtes d’accord, nous allons y aller.
– Oui, reprit le bedeau, mais la priorité vous appartient. Je vous suivrai.
Le prêtre passa donc le premier et monta en chaire où le voleur tenait son sac. Il s’y faufila, suivi du bedeau. Aussitôt, le maître voleur ficela solidement le sac et le tira au bas de l’escalier. Chaque fois que les têtes des deux dupes heurtaient une marche, il criait :
– Nous franchissons déjà les montagnes !
De la même façon, il les traîna à travers le village et quand il passait dans des flaques d’eau, il disait :
– Maintenant, nous traversons déjà les nuages de pluie !
Et quand, finalement, il monta l’escalier du château, il s’écria :
– Nous sommes dans l’escalier du paradis ; nous allons entrer dans l’antichambre !
Quand il fut arrivé en haut, il jeta le sac dans la cage aux colombes et comme celles-ci battaient des ailes, il dit :
– Entendez-vous comme les anges se réjouissent et agitent leurs ailes ?
Il referma la porte de la cage et s’en fut.
Le lendemain matin, il se rendit auprès du comte et lui dit qu’il avait accompli sa troisième tâche en enlevant le curé et le bedeau en pleine église.
– Où les as-tu laissés ? demanda le comte.
– Ils sont en haut, dans la cage aux colombes, enfermés dans un sac et s’imaginant être au Ciel.
Le comte alla voir lui-même et vit que le voleur lui avait dit la vérité. Quand il eut libéré le curé et le bedeau de leur prison il dit :
– Tu es le roi des voleurs et tu as gagné. Mais disparais de mon pays ! Si on t’y revoit, tu peux être sûr de finir sur la potence.

maerchenfilm-102-_v-standard644_a07741

Conte allemand : Petite Table, sois mise!

Comme dis en début d’année, je posterai de temps en temps des contes allemands peu connus du public français. Voici le premier, un conte des frères Grimm : Petite Table, sois mise! (Tischlein, deck dich!). Bonne lecture 🙂

Il y a bien longtemps, il était un tailleur qui avait trois fils et une seule chèvre.
La chèvre devait les nourrir tous les trois avec son lait; il fallait qu’elle mangeât bien et qu’on la menât tous les jours aux champs. Les fils s’en occupaient chacun à son tour.
Un jour, l’aîné la mena au cimetière, où l’herbe était la plus belle, la laissa là à manger et à gambader. Le soir, quand le moment fut venu de rentrer à la maison, il demanda:
– Alors, chèvre, es-tu repue?
La chèvre répondit:
– J’ai tant mangé que je ne peux plus avaler – bê, bê, bê, bê!
– Eh bien! viens à la maison, dit le garçon.
Il la prend par sa corde, la conduit à l’écurie et l’attache.
– Alors, demanda le vieux tailleur, la chèvre a-t-elle assez mangé?
– Oh! répondit le fils, elle a tant mangé qu’elle ne peut plus rien avaler.
Le père voulut s’en rendre compte par lui-même. Il alla à l’écurie, caressa la chère petite chèvre et demanda:
– Chèvre, es-tu repue?
La chèvre répondit:
– De quoi devrais-je être repue? Parmi les tombes j’ai couru pour me nourrir rien n’ai trouvé bê, bê, bê, bê!
– Qu’entends-je! s’écria le tailleur. Il rentre à la maison et dit au garçon:
– Ah, menteur, tu dis que la chèvre est repue et tu l’as laissée sans nourriture! Et, dans sa colère, il prend une canne et en bat son fils en le jetant dehors.
Le lendemain, c’était au tour du second fils. Il chercha dans le jardin un coin où poussaient de belles herbes et la chèvre s’en régala. Le soir, comme il voulait rentrer, il demanda:
– Chèvre, es-tu repue?
La chèvre répondit:
– J’ai tant mangé que je ne peux plus avaler – bê, bê, bê, bê!
– Alors, rentre à la maison, dit le garçon.
Il la tira vers la maison, l’attacha dans l’écurie.
– Eh bien? demanda le vieux tailleur, la chèvre a-t-elle assez mangé?
– Oh! répondit le fils, elle a tant mangé qu’elle ne peut plus rien avaler. Le tailleur n’avait pas confiance. Il se rendit à l’écurie et demanda:
– Chèvre, es-tu repue?
La chèvre répondit:
– De quoi devrais-je être repue? Parmi les sillons j’ai couru pour me nourrir n’ai rien trouvé bê, bê, bê bê!
– L’impudent mécréant! s’écria le tailleur. Laisser sans nourriture un animal si doux!
Il rentre à la maison et, à coups d’aune, met le garçon à la porte.
C’est maintenant au tour du troisième fils. il veut bien faire les choses, recherche les taillis les plus touffus et y fait brouter la chèvre. Le soir, comme il veut rentrer, il demande à la chèvre:
– Chèvre, es-tu repue?
La chèvre répondit:
– J’ai tant mangé que je ne peux plus avaler – bê, bê, bê, bê!
– Alors viens à la maison, dit le garçon.
Et il la conduisit à l’écurie et l’attacha.
– Eh bien? demanda le vieux tailleur, la chèvre a-t-elle assez mangé?
– Oh! répondit le fils, elle a tant mangé qu’elle ne peut plus rien avaler. Le tailleur ne le croit pas. Il sort et demande:
– Chèvre, es-tu repue?
La méchante bête répondit:
– De quoi devrais-je être repue?
Parmi les sillons j’ai couru pour me nourrir n’ai rien trouvé – bê, bê, bê, bê!
– Ah! le vilain menteur, s’écria le tailleur. Ils sont aussi fourbes et oublieux du devoir l’un que l’autre! Vous ne me ferez pas plus longtemps tourner en bourrique!
Et, de colère hors de lui, il rentre à la maison, frappe le pauvre garçon avec l’aune, si fort qu’il le jette par la porte.
Et voilà le vieux tailleur seul avec sa chèvre. Le lendemain matin, il va à l’écurie, caresse la chèvre et dit:
– Viens, ma mignonne, je vais te conduire moi-même au champ.
Il la prend par sa longe et la mène là où se trouvent les baies que les chèvres mangent avec le plus de plaisir.
– Pour une fois, tu peux y aller de bon cœur, lui dit-il, et il la laissa brouter jusqu’au soir. Il demanda alors:
– Chèvre, es-tu repue?
Elle répondit:
– J’ai tant mangé que je ne puis plus rien avaler, bê, bê, bê, bê!
– Alors viens à la maison! dit le tailleur.
Il la conduisit à l’écurie et l’attacha. Avant de partir, il se retourna une dernière fois et dit:
– Alors te voilà donc repue pour une fois?
Mais la chèvre ne fut pas meilleure avec lui qu’avec les autres. Elle s’écria:
– De quoi devrais- je être repue?
Parmi les sillons j’ai couru pour me nourrir n’ai rien trouvé – bê, bê, bê, bê!
Quand le tailleur entendit cela, il en resta tout interdit et vit bien qu’il avait chassé ses fils sans raison.
– Attends voir, s’écria-t-il, misérable créature! Ce serait trop peu de te chasser; je vais te marquer de telle sorte que tu n’oseras plus te montrer devant d’honnêtes tailleurs!
En toute hâte, il rentre à la maison, prend son rasoir, savonne la tête de la chèvre et la tond aussi ras qu’une pomme. Et, parce que l’aune eût été trop noble, il prend une cravache et lui en assène de tels coups qu’elle se sauve à toute allure.
Quand le tailleur se retrouva si seul dans sa maison, il fut saisi d’une grande tristesse. Il aurait bien voulu que ses fils fussent de nouveau là. Mais personne ne savait ce qu’ils étaient devenus.
L’aîné était entré en apprentissage chez un menuisier. Il travaillait avec zèle et constance. Lorsque son temps fut terminé et que vint le moment de partir en tournée, son patron lui offrit une petite table, qui n’avait rien de particulier, en bois très ordinaire. Mais elle avait une qualité: quand on la déposait quelque part et que l’on disait: « Petite table, mets le couvert! » on la voyait tout à coup s’habiller d’une petite nappe bien propre. Et il y avait dessus une assiette, avec couteau et fourchette, et des plats avec légumes et viandes, tant qu’il y avait la place. Et un grand verre plein de vin rouge étincelait que ça en mettait du baume au cœur. Le jeune compagnon pensa: en voilà assez jusqu’à la fin de tes jours! Et, de joyeuse humeur, il alla de par le monde, sans se préoccuper de savoir si l’auberge serait bonne ou mauvaise et si l’on y trouvait quelque chose à manger ou non. Quand la fantaisie l’en prenait, il restait dans les champs, les prés ou les bois, où cela lui plaisait, décrochait la petite table de son dos, l’installait devant lui et disait: « Petite table, mets le couvert! » Et tout de suite, tout ce que son cœur souhaitait était là. Finalement, il lui vint à l’esprit qu’il voudrait bien revoir son père. Sa colère avait dû s’apaiser et avec la
« petite-table-mets-le-couvert », il l’accueillerait volontiers.
Il arriva que, sur le chemin de la maison, il entra un soir dans une auberge pleine de monde. On lui souhaita la bienvenue et on l’invita à prendre place parmi les hôtes et à manger avec eux car on trouverait difficilement quelque chose pour lui tout seul.
– Non, répondit le menuisier, je ne veux pas vous prendre le pain de la bouche. Il vaut mieux que vous soyez mes hôtes à moi.
Ils rirent et crurent qu’il plaisantait. Mais lui, pendant ce temps, avait installé sa table de bois au milieu de la salle et il dit:
– Petite table, mets le couvert!
Instantanément, elle se mit à porter des mets si délicats que l’aubergiste n’aurait pas pu en fournir de pareils. Et le fumet en chatouillait agréablement les narines des clients.
– Allez-y, chers amis, dit le menuisier.
Et quand les hôtes virent que c’était sérieux, ils ne se le firent pas dire deux fois. Ils approchèrent leurs chaises, sortirent leurs couteaux et y allèrent de bon cœur. Ce qui les étonnait le plus, c’était que, lorsqu’un plat était vide, un autre, bien rempli, prenait aussitôt sa place.
L’aubergiste, dans un coin, regardait la scène. Il ne savait que dire. Mais il pensait: « Voilà un cuisinier comme il m’en faudrait un! »
Le menuisier et toute la compagnie festoyèrent gaiement jusque tard dans la nuit. Finalement, ils allèrent se coucher. Le jeune compagnon se mit également au lit et plaça sa table miraculeuse contre le mur. Mais des tas d’idées trottaient dans la tête de l’aubergiste. Il lui revint à l’esprit qu’il possédait dans un débarras une petite table qui ressemblait à celle du menuisier, comme une sœur. Il la chercha en secret et en fit l’échange. Le lendemain matin, le jeune homme paya sa chambre, installa la petite table sur son dos, sans penser que ce n’était plus la bonne, et reprit son chemin. À midi, il arriva chez son père qui l’accueillit avec une grande joie.
– Alors, mon cher fils, qu’as-tu appris? lui demanda-t-il.
– Père, je suis devenu menuisier.
– C’est un bon métier! rétorqua le vieux.
– Mais que ramènes-tu de ton compagnonnage?
– Père, le meilleur de ce que je ramène est une petite table.
Le père l’examina sur toutes ses faces et dit:
– Tu n’as pas fabriqué là un chef-d’œuvre. C’est une vieille et méchante petite table.
– Voire! C’est une table mystérieuse, magique, répondit le fils. Lorsque je l’installe et lui dis de mettre le couvert, les plus beaux plats s’y trouvent instantanément, avec le vin qui met du baume au cœur. Tu n’as qu’à inviter tous tes parents et amis. Pour une fois, ils se délecteront et se régaleront car la petite table les rassasiera tous.
Quand tout le monde fut rassemblé, il installa la petite table au milieu de la pièce et dit:
– Petite table, mets le couvert!
Mais rien ne se produisit et la table resta aussi vide que n’importe quelle table qui n’entend pas la parole humaine. Alors le pauvre gars s’aperçut qu’on lui avait échangé sa table et il eut honte de passer pour un menteur. Les parents se moquaient de lui et il leur fallut repartir chez eux, affamés et assoiffés. Le père reprit ses chiffons et se remit à coudre. Le fils trouva du travail chez un patron.
Le deuxième fils était arrivé chez un meunier et il avait fait son apprentissage chez lui. Lorsque son temps fut passé, le patron lui dit:
– Puisque ta conduite a été bonne, je te fais cadeau d’un âne d’une espèce particulière. Il ne tire pas de voiture et ne porte pas de sacs.
– À quoi peut-il bien servir dans ce cas? demanda le jeune compagnon.
– Il crache de l’or, répondit le meunier. Si tu le places sur un drap et que tu dis « BRICKLEBRIT», cette bonne bête crache des pièces d’or par devant et par derrière.
– Voilà une bonne chose, dit le jeune homme.
Il remercia le meunier et partit de par le monde. Quand il avait besoin d’argent, il n’avait qu’à dire « BRICKLEBRIT » à son âne et il pleuvait des pièces d’or. Il n’avait plus que le mal de les ramasser. Où qu’il arrivât, le meilleur n’était jamais trop bon pour lui et plus cela coûtait cher, mieux c’était. Il avait toujours un sac plein de pièces à sa disposition. Après avoir visité le monde un bout de temps, il pensa: « Il te faut partir à la recherche de ton père! Quand tu arriveras avec l’âne à or, il oubliera sa colère et te recevra bien ».
Par hasard, il descendit dans la même auberge que celle où la table de son frère avait été échangée. il conduisait son âne par la bride et l’aubergiste voulut le lui enlever pour l’attacher. Le jeune compagnon lui dit:
– Ne vous donnez pas ce mal; je conduirai moi-même mon grison à l’écurie et je l’attacherai aussi moi-même. Il faut que je sache où il est.
L’aubergiste trouva cela curieux et pensa que quelqu’un qui devait s’occuper soi-même de son âne ne ferait pas un bon client. Mais quand l’étranger prit dans sa poche deux pièces d’or et lui dit d’acheter quelque chose de bon pour lui, il ouvrit de grands yeux, courut partout pour acheter le meilleur qu’il pût trouver.
Après le repas, l’hôte demanda ce qu’il devait. L’aubergiste voulait profiter de l’occasion et lui dit qu’il n’avait qu’à ajouter deux autres pièces d’or à celles qu’il lui avait déjà données. Le jeune compagnon plongea sa main dans sa poche, mais il n’avait plus d’argent.
– Attendez un instant, Monsieur l’aubergiste, dit-il, je vais aller chercher de l’or.
Il emmena la nappe.
L’aubergiste ne comprenait pas ce que cela signifiait. Curieux, il suivit son client et quand il le vit verrouiller la porte de l’écurie, il regarda par un trou du mur. L’étranger avait étendu la nappe autour de l’âne et criait: « BRICKLEBRIT ». Au même moment, l’animal se mit à cracher, par devant et par derrière, de l’or qui s’empilait régulièrement sur le sol.
– Quelle fortune! dit l’aubergiste. Voilà des ducats qui sont vite frappés! Un sac à sous comme cela, ce n’est pas inutile!
Le client paya son écot et alla se coucher. L’aubergiste, lui, se faufila pendant la nuit dans l’écurie, s’empara de l’âne à or et en mit un autre à la place.
De grand matin, le compagnon prit la route avec un âne, qu’il croyait être le sien. À midi, il arriva chez son père qui se réjouit en le voyant et l’accueillit volontiers.
– Qu’es-tu devenu, mon fils? demanda le vieux.
– Un meunier, cher père, répondit-il.
– Qu’as-tu ramené de ton compagnonnage?
– Rien en dehors d’un âne.
– Des ânes, il y en a bien assez, dit le père. J’aurais préféré une bonne chèvre!
– Oui, répondit le fils, mais ce n’est pas un âne ordinaire, c’est un âne à or. Quand je dis « BRICKLEBRIT », la bonne bête vous crache un drap plein de pièces d’or. Appelle tous les parents, je vais en faire des gens riches.
– Voilà, qui me plaît, dit le tailleur. Je n’aurai plus besoin de me faire de souci avec mon aiguille.
Il s’en fut lui-même à la recherche de ses parents, qu’il ramena. Dès qu’ils furent rassemblés, le meunier les pria de faire place, étendit son drap et amena l’âne dans la chambre.
– Maintenant, faites attention! dit-il. Et il cria: « BRICKLEBRIT ».
Mais ce ne furent pas des pièces d’or qui tombèrent et il apparut que l’animal ne connaissait rien à cet art qui n’est pas donné à n’importe quel âne. Le pauvre meunier faisait triste figure; il comprit qu’il avait été trompé et demanda pardon à ses parents qui s’en retournèrent chez eux aussi pauvres qu’ils étaient venus. Il ne restait plus rien d’autre à faire pour le père que de reprendre son aiguille et pour le fils, de s’engager chez un meunier.
Le troisième frère était entré chez un tourneur sur bois et comme il s’agissait d’un métier d’art, ce fut lui qui resta le plus longtemps en apprentissage. Ses frères lui firent savoir par une lettre comment tout avait mal tourné pour eux et comment, au dernier moment, l’aubergiste les avait dépouillés de leurs cadeaux magiques.
Lorsque le tourneur eut terminé ses études, son maître lui offrit, en récompense de sa bonne conduite, un sac et dit:
– Il y a un bâton dedans.
– Je peux prendre le sac et il peut me rendre service, mais pourquoi ce bâton? il ne fait que l’alourdir.
– Je vais te dire ceci, répondit le patron. Si quelqu’un t’a causé du tort, tu n’auras qu’à dire:
« Bâton, hors du sac! » aussitôt, le bâton sautera dehors parmi les gens et il dansera sur leur dos une si joyeuse danse que, pendant huit jours, ils ne pourront plus faire un mouvement. Et il ne s’arrête pas avant que tu dises: « Bâton, dans le sac! »
Le compagnon le remercia, mit le sac sur son dos et quand quelqu’un s’approchait de trop près pour l’attaquer il disait: « Bâton, hors du sac! » Aussitôt le bâton surgissait et se secouait sur les dos, manteaux et pourpoints jusqu’à ce que les malandrins en hurlassent de douleur. Et cela allait si vite que, avant que l’on s’en aperçût, son tour était déjà venu.
Le jeune tourneur arriva un soir à l’auberge où l’on avait dupé ses frères. Il déposa son havresac devant lui, sur la table, et commença à parler de tout ce qu’il avait vu de remarquable dans le monde.
– Oui, dit-il, on trouve bien une « petite-table-mets-le-couvert », un âne à or et d’autres choses semblables; ce sont de bonnes choses que je ne mésestime pas; mais cela n’est rien à comparer au trésor que je me suis procuré et qui se trouve dans mon sac.
L’aubergiste dressa l’oreille. « Qu’est-ce que ça peut bien être », pensait-il. « Le sac serait-il bourré de diamants? Il faudrait que je l’obtienne à bon marché lui aussi; jamais deux sans trois ».
Lorsque le moment d’aller dormir fut arrivé, l’hôte s’étendit sur le banc et disposa son sac en guise d’oreiller. Quand l’aubergiste crut qu’il était plongé dans un profond sommeil, il s’approcha de lui, poussa et tira doucement, précautionneusement le sac pour essayer de le prendre et d’en mettre un autre à la place. Le tourneur s’attendait à cela depuis longtemps. Lorsque l’aubergiste voulut donner la dernière poussée, il cria:
– Bâton, hors du sac!
Aussitôt, le bâton surgit, frotta les côtes de l’aubergiste à sa façon. L’aubergiste criait pitié. Mais plus fort il criait, plus vigoureusement le bâton lui tapait sur le dos jusqu’à ce qu’il tombât sans souffle sur le sol. Alors le tourneur dit:
– Si tu ne me rends pas la « petite-table-mets-le-couvert » et l’âne à or, la danse recommencera.
– Oh! non, s’écria l’aubergiste d’une toute petite voix. je rendrai volontiers le tout, mais fais rentrer ton esprit frappeur dans son sac.
Le jeune compagnon dit alors:
– Je veux bien que la grâce passe avant le droit, mais garde-toi de refaire le mal. Et il cria:
– Bâton, dans le sac.
Et il le laissa tranquille.
Le tourneur partit le lendemain matin avec la « petite-table-mets-le-couvert » et l’âne à or vers la maison de son père. Le tailleur se réjouit lorsqu’il le revit et lui demanda, à lui aussi, ce qu’il avait appris chez les autres.
– Cher père, répondit-il, je suis devenu tourneur sur bois.
– Un fameux métier, dit le père.
– Qu’as-tu ramené de ton compagnonnage?
– Une pièce précieuse, cher père, répondit le fils, un bâton dans un sac.
– Quoi? s’écria le père.
– Un bâton, ce n’était pas la peine, tu peux en cueillir à n’importe quel arbre!
– Mais pas un comme ça, cher père; quand je dis « bâton, hors du sac », il en bondit et donne à celui qui m’a voulu du mal une fameuse danse jusqu’à ce qu’il tombe par terre et supplie qu’il s’arrête. Voyez-vous, c’est avec ce bâton que j’ai récupéré la « petite-table-mets-le-couvert » et l’âne à or que l’aubergiste voleur avait dérobés à mes frères. Maintenant, appelle mes frères, et invite tous les parents. Je veux qu’ils mangent et boivent et je remplirai leurs poches d’or.
Le vieux tailleur ne croyait pas trop à cette histoire, mais il invita quand même ses parents. Le tourneur étendit un drap dans la chambre, fit entrer l’âne à or et dit à son frère:
– Maintenant, cher frère, parle-lui.
Le meunier dit:
– BRICKLEBRIT
Et, à l’instant, des pièces d’or tombèrent sur le drap comme s’il en pleuvait à verse et l’âne n’arrêta que lorsque tous en eurent tant qu’ils ne pouvaient plus en porter. (Je vois à ta mine que tu aurais bien voulu y être!) Alors, le tourneur chercha la petite table et dit:
– Cher frère, parle-lui maintenant.
Et à peine le menuisier avait-il dit: « Petite table, mets le couvert » que déjà les plus beaux mets apparaissaient en abondance. Il y eut un repas comme jamais encore le bon tailleur n’en avait vu dans sa maison. Toute la famille resta rassemblée jusqu’au milieu de la nuit et tous étaient joyeux et comblés. Le tailleur enferma aiguilles, bobines, aune et fers à repasser dans une armoire et vécut avec ses fils dans la joie et la félicité.
Et la chèvre à cause de laquelle le tailleur jeta dehors ses trois fils, qu’est-elle devenue?
Ne supportant pas d’avoir la tête tondue, elle alla se cacher dans le terrier d’un renard. Lorsque celui-ci revint et aperçut deux gros yeux briller au fond de son terrier, il prit peur et se sauva à toute allure. Dans sa fuite, il rencontra un ours.
– Pourquoi as-tu l’air si affolé, frère renard? lui demanda celui-ci. Que t’est-il donc arrivé?
– Mon terrier est occupé par un épouvantable animal dont les yeux lancent des flammes expliqua le renard.
– Nous allons le chasser, s’exclama l’ours qui accompagna le renard jusqu’à son terrier. Mais lorsque l’ours aperçut les yeux de braise, à son tour il prit peur et s’enfuit, renonçant à chasser l’intrus. Dans sa fuite, il rencontra une abeille.
– Pourquoi fais-tu cette tête, frère ours? lui demanda-t-elle, toi qui d’ordinaire est si joyeux?
– Un épouvantable animal aux yeux de braise occupe le terrier du renard et nous ne réussissons pas à l’en chasser, expliqua l’ours.
L’abeille fut saisie de pitié.
– Je ne suis qu’une pauvre et faible créature à laquelle vous ne prêtez d’ordinaire guère attention, dit-elle. Mais peut-être pourrais-je vous aider.
L’abeille entra dans le terrier du renard, se posa sur la tête de la chèvre et la piqua si violemment que celle-ci sauta en l’air. « Bê, Bê », hurla la chèvre en décampant à toute allure. Elle courut, courut si longtemps qu’encore aujourd’hui nul ne sait jusqu’où elle est allée.

tischlein-deck-dich_1920_wi_at_europa-park_02